Jeancristophe, quest ce qui ta amené à lécriture de ce livre ?
Lorigine de ce livre, cest lécriture de contes qui avaient pour objet dexplorer des états, tels que la colère, la peur, la folie, la haine
et dune manière générale, lamour (les autres états ne me semblent être finalement que des ramifications de lamour, ou du manque damour). Je souhaitais mettre en scène un personnage sans identité, sans histoire, sans « raison » qui pourrait donner un sens à ses actes. Juste un être, qui est. Une façon de prendre de la distance avec moi-même, avec le «je ». Je lai appelé Il. Je voulais découvrir où mènent ces états si on ne sagrippe pas, si on lâche prise. Je voulais aller trop loin. Il décida donc de mourir figure ce trop loin. Cette cauda récurrente na évidemment pas le caractère dramatique que le sens de la phrase pourrait suggérer. Il sagit ici de sortir dune impasse, mais dêtre allé au bout de cette impasse. Et de mourir, pour renaître ailleurs.
Pourquoi des contes ?
Peut-être parce que je ne me sens pas encore létoffe décrire un roman ? Jaurais pu dire nouvelles, au lieu de contes. Mais conte évoque lenfance. Et cest ma source. Peu de choses me rendent aussi heureux que lémerveillement, et je ne trouve de disponibilité pour lémerveillement que lorsque jarrive à me déshabiller de moi-même, à me dépolluer et à me libérer de ce que je suis devenu. Je crois que cest un thème qui berce tout ce livre. Ces abandons de la conscience que vit Il dans chaque histoire, cest un retour à létat brut, à sa propre intégrité, à sa pureté. A lenfant perdu tout au fond de lui et qui fait surface soudainement et lui hurle à la figure « tas vu ce que tes devenu ? Ce que tu as fait de moi ?». Et puis mes livres de chevet sont des contes, que ce soit Le petit Prince, Jonathan Levingston le Goéland, ou encore Eugvénie Sokolov, de Gainsbourg.
Ce livre est donc un recueil de contes ?
Pas tout à fait. Depuis quelque temps, les différentes phases de mon existence sont jalonnées par des créations, qui balisent des débuts et des fins de périodes. Je sentais que lécriture de ces contes balisait une de ces périodes. Un jour, il me parut évident que le dernier venait dêtre écrit. Il me paraissait évident également que ces histoires, mises bout à bout (lordre simposait de lui même), racontaient une autre histoire, sous-jacente. Cest cette histoire qui me parait la plus essentielle dans ce livre.
Et que raconte cette histoire ?
Je ne saurais la raconter avec des mots. Elle me semble ineffable. Ou plutôt, je ne vois pas dautre moyen de lexprimer par des mots que de la manière dont elle est exprimée par ce que jai écrit. Il sagit probablement dune histoire damours, avec un « s » à « amours»
et de garçons aussi, jimagine... Mais nai pas envie de la formaliser, je la préfère en substance. Du coup, jai quand même eu le sentiment en relisant le texte complet quil manquait un fil conducteur tangible pour le lecteur.
Doù les illustrations peut-être ?
Exactement, même si cette idée nétait pas préméditée. Une fois lécriture terminée, jai proposé à Thibault DESCAMPS de lire le manuscrit. Nous nous étions rencontrés deux ans auparavant. Il peint, et jaime ses peintures. Lui a aimé (ma-t-il dit en tout cas) le premier album et le premier livre que javais sortis. Le texte lui a plu. Mais en discutant avec lui de sa perception des contes, et de lhistoire en filigrane, je réalisais quil apportait un éclairage nouveau. Cest là quest née lidée des illustrations. Illustration, dailleurs, le mot est heureux : la lustration de Il en quelque sorte. Thibault allait faire briller le personnage. Et tisser le lien physique qui me semblait manquer pour le lecteur. Je pense par exemple aux premier et dernier dessins du livre : il sagit dun funambule en équilibre sur son fil. Dans la première illustration, le fil est tendu entre deux falaises. Dans la dernière, le fil est tendu entre une falaise et un infini. Entre les deux, on aura retrouvé deux fois ces falaises. La première fois, plus de fil : Il séjourne à lombre de lune delles, « en bas » ; la deuxième fois, cest pour y voir au pied dun des abrupts des ailes (L ?) et du sang. Ce quadriptyque est une espèce de parabole du parcours de Il. Mais les illustrations vont pour moi bien au-delà de cette simple fonction de lien. Certaines cristallisent en quelques traits des imbroglios complexes de la pensée. Peut-être parce quelles expriment à leur manière ma plus intime intimité (il sagit bien de cela quand on écrit, une intimité fusionnelle avec soi-même), jai découvert, peut-être naïvement, mais tant mieux, la puissance de lexpression graphique. Certains des mes états émotionnels sont désormais directement associés à certains dessins de ce livre. Cest une expérience assez bouleversante. Quoiquil en soit, je nimagine même plus que ces textes puissent exister sans les illustrations. Ils sont liés.
Et ce titre énigmatique ?
Cest un titre à la fois graphique et formel. « 1 » en chiffres romains sécrit « I », « 2 » sécrit « II ». De simples traits. IL, est le personnage principal de la première partie, et, sans en dévoiler trop, L est celui de la deuxième (le personnage qui apparaissait sur le premier album sappelait déjà L, comme Lui). Le titre, cest juste la table des matières. 1 IL 2 L. Quant au sous-titre, onze petites tragédies en forme de contes et leur épilogue, il donne une clé. Et puis il me fait penser aux morceaux en forme de poire dErik Satie. Jai toujours eu envie découter ces pièces pour piano, juste à cause du titre.
Pourquoi les éditions Romy LOPSS ?
I IL II L, est le fruit dune belle rencontre, celle avec Thibault. Mais cest aussi une belle aventure avec Delphine Lopez, alias Romy Lopss. Nous nous étions rencontrés lors du Prix du marais 2008 (prix littéraire). Nous étions tous les deux sélectionnés parmi huit auteurs (elle avait écrit Le défouloir dune connasse), et nous nous sommes immédiatement bien entendus. Nous sommes restés en contact. Elle ma appris quelle montait une maison dédition. Elle a souhaité lire le manuscrit (qui nétait pas encore illustré), et la aimé. Elle ma dit « tu feras partie de mes petits auteurs chéris ». Comment résister ? Quand je lui ai parlé des illustrations, elle sest montrée emballée, et ma dit « fonce, je te fais confiance ». Elle nous a laissés, à Thibault et à moi, toute la liberté de mettre le livre en page comme nous le souhaitions (merci dailleurs à lAtelier télescopique, à Lille, pour leur aide précieuse). Quand nous lui avons envoyé une première ébauche, elle a appelé immédiatement, enthousiaste. Elle sest montrée en revanche plus réservée sur la première proposition de couverture que nous lui avons faite. Après deux nuits blanches, Thibault a passé la troisième à peindre la toile qui a fait lunanimité et qui a donc été retenue. Cette maison dédition est certes une petite structure, qui débute, mais qui fait le maximum pour promouvoir ses livres, et qui aime et fait confiance à ses auteurs. Je trouve que cest léditeur idéal pour ce livre (même si jattends beaucoup deux, maintenant, pour le diffuser rires-).
Un dernier mot ?
Simplement, jaimerais vraiment que ce livre connaisse une belle histoire. Jaimerais quil amène les lecteurs à sintéresser au travail de Thibault et aux livres édités par Delphine. Et bien sûr, puisquon a tous besoin damour, jaimerais quIl et L soient aimés.
Comment as-tu abordé les illustrations ?
Quand Jeancristophe ma fait lire le manuscrit du livre pour la première fois, je lai dévoré en une soirée. Je suis sorti de cette lecture presque tremblant, assez bouleversé par plein de sensations différentes. Je me souviens avoir dormi dun sommeil très profond juste après. Quelques mois plus tard, Jeancristophe ma proposé de lillustrer, jai accepté un peu comme jaurai pu accepter de faire un dessin pour un carton danniversaire, un peu à la légère. Et puis jai relu le manuscrit, une fois, deux fois. Dans son ordre, dans un autre, et quelques idées me sont venues. Il était encore tôt, jai laissé passer beaucoup de temps avant de commencer à dessiner vraiment. Et puis je me suis lancé, jai dû en faire deux ou trois, pas plus, avant de ne revoir Jeancristophe. De ce premier échange, jai tiré plein de nouvelles idées, de manières de procéder pour le reste du livre.
Comment sest déroulé le travail entre vous ? Le texte est parfois utilisé de manière graphique, une des nouvelles est calligraphiée, certains dessins prennent même la parole, comme dans Fou à lier. Travailliez-vous ensemble ?
Je ne concevais pas du tout de travailler de mon côté sans échanger avec Jeancristophe. Javais besoin de ses avis (nombreux !), dun retour de sa part, davoir aussi ses sentiments sur ce quil avait écrit quelques mois plus tôt, besoin aussi dun peu plus dexplications peut-être, daller au fond des choses tout simplement. Lidée décrire « Je mexplique » à la main est venue presquimmédiatement je crois, cest comme une sorte de repère dans le livre qui revient de façon récurrente. Un peu comme le phœnix qui est présent à la fin de chaque conte. Pour moi, les illustrations sont un travail commun entre lui et moi, il ma aidé à baliser le texte, ma donné aussi ses idées, jen ai imposé dautres, et au final nous avons trouvé un terrain dentente (ce qui nétait pas toujours simple) pour arriver à cette sorte dévidence, de cohérence qui nous a frappé tous les deux.
Tu es peintre. Pourquoi avoir choisi le crayon plutôt que le pinceau ?
A lépoque où Jeancristophe ma proposé ces illustrations, jétais un peu découragé. Je navais pas pris les pinceaux depuis quelques mois, et les seuls dessins que je faisais étaient des schémas pour les cours que je suivais.
Je crois quau tout début, Jeancristophe pensait plus à des peintures abstraites quà des illustrations. Jai essayé une fois, ça ne ma pas plu, je nétais pas dans un « registre » qui correspondait à lhistoire. Ça nallait pas. Jai donc pris un feutre noir ou un crayon, et je me suis lancé. Cétait un peu comme reprendre le travail depuis le début. Une sorte de « retour aux sources » pour moi.
Quelques mots sur la couverture ?
Ah cette couverture ! Elle ma causé pas mal de nuits blanches. Nous nous étions mis daccord tous les deux sur un dessin que javais initialement fait pour une des nouvelles. Après moult rebondissements, et voyant que la situation était bloquée, je me suis mis à beaucoup cogiter, jai essayé danalyser ce qui nallait pas, et une nuit, jai peint la couverture actuelle. De dessin elle est devenue peinture, avec de la profondeur, des couleurs plus franches. Jai pris beaucoup de plaisir à la réaliser, et quand je lai jugé terminée, jen ai fait part aux différents protagonistes. Elle a tout de suite plu à Jeancristophe ainsi quà léditrice, et a été adoptée.
Y a-t-il un dessin qui te plaise plus particulièrement que les autres ?
Il est assez difficile den faire une sélection, beaucoup dentre eux me parlent. Mais javoue quil y en a un en particulier qui a beaucoup de significations à mes yeux, cest le dessin juste avant la nouvelle Géraud. Celui où une paire dailes ensanglantées gît au pied dune falaise.
Un dernier mot ?
Que dire ? IL, L, sont un peu comme nous, en fait. Je nous souhaite à tous de nous connaître, de nous aimer, de savoir, et daimer. Comme Jeancristophe jespère que ce livre aura une très belle histoire, quil en inspirera dautres, et bien-sûr, que les lecteurs lapprécieront.